#Océan, l’#Arctique fait l’objet de convoitises stratégiques… avec #Libération

La troisième Conférence des Nations Unies sur l’Océan (UNOC3) qui s’est tenue à Nice du 9 au 13 juin dernier s’est conclue sur un appel commun à renforcer la protection des océans, à lutter contre la pollution, à encadrer l’exploitation des hautes mers et à mobiliser des financements en faveur des pays côtiers et insulaires. Même s’il reste beaucoup à faire pour réellement protéger les océans, le sommet de Nice a permis quelques avancées sur les traités existants. De nombreux pays ont pris des engagements sur la protection de l’océan lors de cette conférence mais ces avancées doivent encore se concrétiser en actes lors de prochaines rencontres.

Avant l’entrée en vigueur du nouveau Traité sur la haute mer et une première COP de l’Océan qui devrait suivre l’an prochain, il nous a paru intéressant, avec l’aimable autorisation du quotidien français Libération, d’ évoquer l’océan du Grand Nord, l’Arctique, qui fait l’objet de convoitises stratégiques, attisées par le changement climatique, la guerre en Ukraine et les visées de Donald Trump sur le Groenland : routes commerciales, ressources naturelles, enjeux militaires… 
Et de vous faire lire l’excellent reportage de Laurence Defranoux pour Libération
En Arctique, la nouvelle conquête glaciale
Imaginez que vous regardez l’extrémité nord de la Terre depuis l’espace. Peut-être réalisez-vous pour la première fois qu’elle est entièrement recouverte d’eau. L’Arctique, le plus petit océan du monde, est quasiment rond et entouré de terres, et s’étend sur environ 4 500 kilomètres d’un bord à l’autre. Au centre, le pôle Nord, point imaginaire où convergent tous les fuseaux horaires. Il y fait nuit six mois par an. Tout autour, sur environ 1 000 à 1 500 kilomètres de diamètre, l’océan est recouvert d’une épaisse couche de glace de mer, d’environ 2 mètres de hauteur, qui ne fond jamais. Durant la nuit polaire, la banquise s’étend de tous côtés jusqu’à recouvrir 80 % de la surface de l’océan.

L’été, quand l’axe de la Terre est orienté vers le soleil, cette glace annuelle disparaît, avant de se reformer quelques semaines plus tard, piégeant les marins imprudents. «Quand on navigue dans les zones polaires, on est saisi par la beauté des étendues glacées, qui poussent à la contemplation. Bien que très hostiles, elles ne sont pas désertiques comme on pourrait le penser. Elles grouillent de vie, il y a une multitude d’oiseaux et de mammifères marins, des phoques, des baleines, des pingouins», explique François Trystram, commandant de la frégate Aquitaine et auteur du livre témoignage les Couleurs des bateaux gris (éditions Nautilus).

Ce monde marin extrême et sauvage a toujours fait rêver les grandes puissances, qui appliquent à la lettre la formule attribuée à Walter Raleigh, un explorateur britannique du XVIe siècle : «Qui contrôle la mer contrôle le commerce. Qui contrôle le commerce contrôle le monde.» Encouragés par le réchauffement climatique, quatre fois plus rapide ici que sur le reste de la planète, les commerçants qui convoient les marchandises depuis les ports chinois vers le nord de l’Europe rêvent de couper par le pôle plutôt que de faire un long détour par la Méditerranée ou le sud de l’Afrique. Mais la géographie est têtue, et le droit international et les enjeux de puissance compliquent la donne.

Un rideau de glace entre les Etats-Unis et la Russie
Vous vous élevez encore, et votre regard s’étend désormais sur toute la région, jusqu’à la ligne de latitude appelée cercle arctique. A l’est, toutes les zones côtières appartiennent à la Russie. Selon la convention internationale des Nations unies qui régit le droit de la mer, signée à Montego Bay (Jamaïque) en 1982, Moscou possède la souveraineté sur les eaux jusqu’à 12 miles (22 kilomètres) de ses côtes et contrôle les ressources sous-marines jusqu’à 200 miles (370 kilomètres), voire plus. Depuis que la Russie a vendu l’Alaska aux Etats-Unis au XIXe siècle, les deux puissances sont voisines. Le «rideau de glace», comme était surnommée la frontière américano-soviétique durant la guerre froide, se dresse au milieu du détroit de Béring, large de 85 kilomètres. Plus précisément entre deux îles, l’américaine Petite Diomède et la russe Grande Diomède. Une poignée d’autochtones et de militaires y vivent, séparés par 4 kilomètres… et vingt et une heures de décalage horaire.

Les autres pays arctiques sont le Canada, le Groenland (dont la défense et la politique étrangère sont contrôlées par le Danemark), la Norvège, l’Islande, la Suède et la Finlande, tous membres de l’Otan. Les huit pays côtiers, ainsi que les peuples autochtones qui revendiquent un rôle actif dans le développement économique et la gouvernance, siègent ensemble au Conseil de l’Arctique, fondé en 1996 pour discuter des questions environnementales et scientifiques – depuis qu’elle a envahi l’Ukraine, la Russie y est moins présente.

(Alice Clair)

«Aucun modèle ne prévoit la fonte de la banquise en hiver»
Trois routes arctiques sont identifiées. Le passage du Nord-Ouest, sur lequel le Canada a décrété unilatéralement sa souveraineté, offre un faible tirant d’eau et n’est ouvert que de mi-août à mi-octobre : seuls les navires de croisière s’y intéressent. De l’autre côté, le passage du Nord-Est, qui longe les côtes russes, est quasiment impraticable durant neuf mois de l’année, et reste exigeant et dangereux même l’été.

«Aucun modèle météo ou climatique ne prévoit la fonte de la banquise en hiver. Entre octobre et fin mars, il y aura de la glace quoi qu’il arrive. Sa superficie et son épaisseur se modifient un peu, et elle fond plus rapidement durant la période estivale. Mais les effets du réchauffement climatique ne sont pas si simples qu’on peut le penser. De grandes plaques dérivent avec les vents et les courants, se chevauchent et s’accumulent. Certains ridges [arêtes, ndlr] font plusieurs mètres de hauteur, explique Hervé Baudu, professeur de sciences nautiques à l’Ecole nationale supérieure maritime. Ces grandes plaques de banquise dérivantes sont plus dangereuses pour la navigation car il est difficile de prédire leur direction. Et si la banquise estivale de première année n’a pas le temps de fondre, elle s’épaissit encore l’hiver suivant.»

La Russie profite de la réglementation internationale sur les risques de pollution pour exiger des navires marchands, à chaque trajet, une demande de permis à 10 000 dollars et les obliger à payer une très onéreuse escorte brise-glace. En instaurant de facto un contrôle et un péage, Moscou fait un pari sur l’avenir, puisque, faute d’intérêt commercial, le nombre de navires qui passent par la route maritime du Nord en une année équivaut actuellement au trafic du canal de Suez… en une seule journée.

Ce sont en très grande majorité des navires qui exportent des hydrocarbures russes, notamment du gaz naturel liquéfié, vers la Chine et l’Europe. Alors même que la mer Rouge était bloquée par les Houthis, seuls huit passages de porte-conteneurs ont été enregistrés en 2024 par la route du Nord, orchestrés par Pékin pour la promotion de ses «nouvelles routes de la soie». La volonté russe d’exporter son gaz, son charbon et son pétrole toute l’année par la mer a été contrariée par les sanctions occidentales, qui ont freiné les projets industriels et la construction des indispensables brise-glaces à propulsion nucléaire.

Eldorado stratégique
Pétrole, gaz, terres rares, nickel, uranium, manganèse, cuivre, cobalt… Les immenses ressources naturelles cachées dans les grands fonds de cet océan semi-fermé, plus vaste que l’Inde et la Chine réunies, attirent aussi les convoitises. «Il n’y a pas de course aux hydrocarbures en Arctique, tempère Hervé Baudu. La Convention des Nations unies sur le droit de la mer définissant la propriété des ressources du sous-sol jusqu’à l’extrémité du plateau continental des nations côtières, cela obligerait les Etats non côtiers à aller forer en haute mer. Même pour la Russie, aller faire des forages dans la glace au large de ses côtes reviendrait très cher, alors que de grandes quantités sont encore disponibles sur la terre ferme.»

Les puissances maritimes cherchent surtout, pour l’instant, à s’assurer un potentiel accès à cet eldorado stratégique. Pour s’affranchir de la tutelle russe, elles se projettent déjà sur la troisième voie, dite «Route transpolaire», la plus courte. A très longue échéance, puisqu’elle serait, au mieux, praticable durant une dizaine de jours par an, et pas avant le milieu du siècle.

Même si l’activité militaire n’a pas retrouvé le niveau de la guerre froide, un regain de tension est perceptible sur la banquise. Des bases militaires ont été rénovées sur des îles russes, des pistes d’atterrissage rallongées, des plateformes susceptibles d’accueillir des missiles ont été construites. Le détroit de Béring, unique et étroite porte de sortie de l’Arctique vers le Pacifique, ainsi que le passage entre l’Islande et le sud de la Norvège, porte de sortie vers l’Atlantique, sont des zones hautement stratégiques. Et même vitales pour la marine russe, pour qui les conséquences de l’invasion en Ukraine sont sévères. La flotte de la mer Noire est en effet actuellement prise au piège, à portée de tir des Ukrainiens. Et l’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’Alliance atlantique a fait de la mer Baltique une sorte de lac otanien. En cas de conflit, la flotte russe basée à Saint-Pétersbourg et à Kaliningrad pourrait elle aussi être piégée, empêchée de rejoindre l’Atlantique par des mines marines déployées par les alliés.

Dans ce contexte, se déployer dans le Grand Nord serait le seul moyen pour les frégates et l’excellente flotte de sous-marins nucléaires russes de prendre le large. Sachant néanmoins que l’Arctique offre peu de grands fonds, que le point de passage entre le cap Nord et le Spitzberg (principale île de l’archipel norvégien du Svalbard) peut être facilement surveillé et que le changement climatique modifie les paramètres de température et de salinité qui permettent de ne pas être détectés par les sonars.

Petits drones cachés dans des maisons en bois
Une des priorités de Moscou est donc la protection de Mourmansk, dans la péninsule de Kola, un port libre de glace toute l’année grâce au Gulf Stream (un courant océanique chaud). C’est là que se trouve la plus grande concentration au monde de sous-marins d’attaque et de sous-marins porteurs de l’arme nucléaire, ainsi que la redoutable flotte du Nord. En plus de mener une guerre hybride en escortant des cargos de la flotte fantôme et en sabotant des câbles Internet sous-marins, la Russie a adopté une stratégie agressive de déni d’accès à la mer de Barents, brouillant le signal GPS et perturbant la navigation aérienne. Ce qui n’a pas empêché les services secrets ukrainiens de venir frapper des bombardiers stratégiques basés à Olenia, le 1er juin, à l’aide de petits drones cachés dans des maisons en bois.

La Russie n’est pas la seule puissance de l’hémisphère Nord à mener des actions militaires dans la région. Les Etats-Unis, qui considèrent l’Arctique comme essentiel à leur défense, renforcent leur présence. L’administration Trump, pourtant alliée du Danemark, a déclaré son intention d’annexer le Groenland, attirée par ses ressources minières et la possibilité d’y installer des bases logistiques – la portée des missiles a tellement augmenté qu’entretenir des sites permanents de lancement à proximité des côtes russes, comme le Camp Century, une base nucléaire souterraine américaine construite en secret en 1957, n’est plus une priorité.

La Chine, qui n’a pourtant aucune frontière arctique, mène des exercices militaires dans le détroit de Béring avec la Russie et construit des brise-glaces. La France, qui a publié en 2022 sa «stratégie polaire», est aussi très active. Paris s’intéresse à la capacité de lancement de ballons d’observation à très haute altitude et de constellations de satellites polaires depuis la base spatiale suédoise Esrange, près de Kiruna. Des troupes au sol font des exercices dans le Grand Nord, l’armée de l’air française s’est déployée en avril en Laponie, des patrouilles maritimes sont menées avec les nations riveraines et l’Otan. Ce qui permet aux marins français de se familiariser avec le milieu.

«Les tempêtes y sont très violentes et très soudaines. En quelques heures, le vent peut forcir de 0 à 50 nœuds [de 0 à 90 kilomètres-heure, ndlr] et les prévisions météo sont peu fiables, décrit François Trystram, qui a commandé l’Astrolabe, l’unique brise-glace français. Les températures extrêmes bloquent les capteurs, font geler les fluides. L’hiver, la nuit est permanente, il faut naviguer avec précaution, en éclairant l’avant avec des projecteurs. Quant aux icebergs, très nombreux entre le Groenland et l’Islande, ils génèrent en s’effritant de petits blocs de glace très durs, qui peuvent ouvrir une brèche dans la coque.» Quels que soient les projets des hommes, l’océan Arctique ne se laissera pas dompter facilement.

Crédits photos en page d’accueil: En raison du réchauffement climatique, de moins en moins de banquise se forme en hiver autour de l’archipel norvégien du Svalbard. (plainpicture/Sandra Jordan/plainpicture/Sandra Jordan)