(avec AFP et La Tribune) En ce début d’année électorale (élections générales, législatives, municipales et communales en septembre 2026), la Suède, pionnière de la transition écologique et modèle pour sa taxation carbone a enregistré en 2024 une augmentation historique de ses émissions de gaz à effet de serre. Cette hausse résulte directement d’un choix politique : l’allègement de la fiscalité sur le diesel fossile.
Stockholm a annoncé, par la voix de son Agence de protection de l’environnement (Naturvårdsverket), une hausse de 7 % des émissions de gaz à effet de serre. Il s’agit de la plus forte augmentation jamais enregistrée depuis 2010. Ce bond des émissions est délibéré, et témoigne d’une modification profonde de la stratégie énergétique du pays. Cette progression représente l’équivalent de 3 millions de tonnes de dioxyde de carbone supplémentaires rejetées dans l’atmosphère, portant le total annuel à 47,5 millions de tonnes d’équivalent CO2. En seulement douze mois, la Suède a ainsi effacé la quasi-totalité des gains climatiques cumulés sur les cinq années précédentes.

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Pendant des années, Stockholm a misé sur un instrument réglementaire unique en Europe : le mandat de réduction. Ce dispositif contraignait les distributeurs de carburants à incorporer progressivement une part croissante de biocarburants avancés et durables – comme les hydrotraités d’huiles végétales (HVO) ou les esters méthyliques d’acides gras (Fame) – dans l’essence et le diesel.
Ce mécanisme forçait de facto le secteur des transports à « verdir » son approvisionnement. En 2022, le taux d’incorporation dans le gazole approchait les 30 %, un niveau parmi les plus élevés au monde. Le coût de ce verdissement était indirectement répercuté à la pompe, ce qui maintenait le prix du carburant à un niveau relativement élevé, mais garantissait la poursuite de la trajectoire de décarbonation.
Le changement de majorité politique en 2022 a créé les conditions d’un arbitrage différent. Sous la pression de l’inflation et des promesses électorales du bloc conservateur et nationaliste — dominé par les Démocrates de Suède (SD) qui soutiennent le gouvernement –, l’exécutif a fait le choix de cibler immédiatement le pouvoir d’achat des citoyens et des entreprises.
La décision, actée en septembre 2023, a été double : une réduction significative des taxes sur les carburants fossiles et l’abaissement drastique du mandat de réduction, ramenant l’obligation d’incorporation des biocarburants au niveau minimal requis par la législation de l’Union européenne.
Le résultat fut immédiat : le diesel est devenu moins cher pour les automobilistes et les entreprises de construction, mais il est surtout redevenu massivement fossile. Le secteur des transports et de la construction est ainsi désigné comme le premier émetteur national, le grand bénéficiaire de cet allègement réglementaire.

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Le contexte politique suédois est essentiel pour comprendre ce virage. La coalition gouvernementale de droite, bien que minoritaire, est dépendante du soutien parlementaire du parti nationaliste SD. Ce dernier a fait du prix des carburants et de l’opposition aux politiques environnementales coûteuses un cheval de bataille. Ce sont donc des impératifs de survie politique et de satisfaction d’une base électorale qui ont guidé l’arbitrage.
L’ironie est d’autant plus cuisante que la Suède fut la pionnière de la taxe carbone dès 1991, un outil économique considéré par l’OCDE et de nombreux experts comme l’un des plus efficaces pour internaliser le coût environnemental des émissions. Aujourd’hui, cet outil de politique environnementale est affaibli dans son propre pays par les allégements fiscaux accordés au gazole.
Cette situation a poussé les propres experts du pays à exprimer leurs vives inquiétudes. Roger Sedin, chef de l’unité des objectifs climatiques au sein du Naturvårdsverket, a ainsi déclaré : « Au cours des 15 dernières années, la tendance était à la baisse. L’augmentation des émissions en 2024 a rendu la perspective d’atteindre les objectifs pour 2030 beaucoup plus difficile ». Le recul suédois révèle la vulnérabilité du consensus écologique et des cadres réglementaires face à la montée des partis populistes, dont le discours est souvent axé sur la défense du citoyen face aux « élites » et aux coûts de la transition verte.
Pour les entreprises européennes, et notamment les entreprises françaises engagées dans la décarbonation (des PME industrielles aux grands groupes énergétiques), le cas suédois pose une question de confiance et de stabilité. Les investissements dans les technologies et les énergies vertes sont coûteux et nécessitent des cycles de planification longs. L’instabilité réglementaire, où un changement de majorité suffit à détricoter les incitations vertes – comme l’allègement fiscal sur les carburants propres ou le maintien d’une fiscalité dissuasive sur les fossiles – crée une incertitude majeure. Comment planifier des investissements de plusieurs milliards si le cadre légal peut être annulé en l’espace d’un exercice budgétaire ?

La Suède, qui visait la neutralité carbone d’ici à 2045, bien avant l’objectif de l’UE pour 2050, voit cet engagement s’éloigner. Au-delà de ses propres objectifs manqués, le vrai danger est que ce pays, autrefois boussole de l’écologie pragmatique, devienne un alibi pour les autres capitales réticentes au sein de l’UE. En brandissant l’exemple d’un « pionnier qui trébuche », ces pays pourraient justifier leur propre lenteur ou leur résistance à appliquer des mesures contraignantes. C’est le coût de l’instabilité politique portée au niveau européen, une facture que l’atmosphère paiera en premier (Lasuededurable avec La Tribune et l’AFP)
Ecoutez sur franceinfo.fr le podcast de François Gemenne, professeur à HEC, président du Conseil scientifique de la Fondation pour la nature et l’homme et membre du GIEC, sur la chute du modèle écologique suédois (février 2024).
Crédits photos: sur Page d’accueil Une usine en Suède (photo d’illustration). (OLIVIER MORIN / AFP), Depositphoto.com, Dagens Nyheter